Les préjugés
« Cet engagement [l’antisémitisme] n’est pas provoqué par l’expérience. J’ai interrogé cent personnes sur les raisons de leur antisémitisme. La plupart se sont bornées à m’enumérer les défauts que la tradition prête aux Juifs. » Je les déteste parce qu’ils sont intéressés, intrigants, collants, visqueux, sans tact, etc. » -- « Mais du moins, en fréquentez-vous quelques uns ? »--« Ah ! Je m’en garderai bien ! » Un peintre m’a dit : « Je suis hostile aux Juifs parce que, avec leurs habitudes critiques, ils encouragent nos domestiques à l’indiscipline. » Voici des expériences plus précises. Un jeune acteur sans talent prétend que les Juifs l’ont empêché de faire carrière dans le théâtre en le maintenant dans les emplois subalternes. Une jeune femme m’a dit : « J’ai eu des démêlés insupportables avec des fourreurs, ils m’ont volée, ils ont brûlé la fourrure que je leur avais confiée. Eh bien, ils étaient tous Juifs. » Mais pourquoi a-t-elle choisi de haïr les Juifs plutôt que les fourreurs ? Pourquoi les juifs ou les fourreurs plutôt que tel Juif, tel fourreur particulier ? C’est qu’elle portait en elle une prédisposition à l’antisémitisme. Un collègue, au lycée, me dit que les Juifs « l’agacent » à cause des mille injustices que des corps sociaux « enjuivés » commettent en leur faveur. « Un Juif a été reçu à l’agrégation l’année où j’ai été collé et vous ne me ferez pas croire que ce type là, dont le père venait de Cracovie ou de Lemberg, comprenait mieux que moi un poème de Ronsard ou une églogue de Virgile. » Mais il avoue, par ailleurs, qu’il méprise l’agrégation, que c’est « la bouteille à l’encre » et qu’il n’a pas préparé le concours. Il dispose donc, pour expliquer son échec, de deux systèmes d’interprétation, comme des fous qui, lorsqu’ils se laissent aller à leur délire, prétendent être roi de Hongrie et qui, si on mes interroge brusquement, avouent qu’ils sont cordonniers. Sa pensée se meut sur deux plans sans qu’il en éprouve la moindre gêne. Mieux, il lui arrivera de justifier sa paresse passée en disant qu’on serait vraiment trop bête de préparer un examen où on reçoit les Juifs de préférence aux bons Français. »
Sartre, Réflexions sur la question juive
Questions :
Si l’antisémitisme ne repose pas sur l’expérience, sur quoi repose-t-il ?
Qu’est-ce qui est contestable dans le jugement de la jeune femme et du collègue ?
Quel est le processus qui amène ce collègue à justifier sa paresse ?
PREJUGE. – Ce qui est jugé d’avance, c’est-à-dire avant qu’on se soit instruit. Le préjugé fait qu’on s’instruit mal. Le préjugé peut venir des passions ; la haine aime à préjuger mal ; il peut venir de l’orgeuil, qui conseille de ne point changer d’avis ; ou bien de la coutume qui ramène toujours aux anciennes formules ; ou bien de la paresse, qui n’aime point chercher ni examiner. Mais le principal appui du préjugé est d’idée juste d’après laquelle il n’est point de vérité qui subsiste sans serment à soi ; d’où vient à considérer toute opinion nouvelle comme une manouevre contre l’esprit. Le préjugé ainsi appuyé sur de nobles passions, c’est le fanatisme. »
Alain, Définitions.
Questions :
Trouver des exemples pour illustrer la défintion du préjugé.
Comment Alain constuirt-il sa définition ?